IUD : Bonjour Marc-Anciel. Votre mémoire de maîtrise s’intitule « Appartenance, résonance, résistance, une analyse phénoménologique interprétative de l’expérience du travail d’aide chez des intervenants queer en santé des hommes queer au Canada ». Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à cette expérience du travail d’aide auprès de sa propre communauté?
Marc-Anciel Gaudette : Ce qui m’a amené à ce sujet, c’est d’abord mon entrée professionnelle, à la suite de mon baccalauréat en travail social, dans un organisme VIH-sida à Québec. J’y travaillais en prévention du VIH et en santé globale auprès des hommes de la communauté queer, une communauté à laquelle j’appartiens moi-même. À la base, j’étais motivé par le désir d’inscrire mon travail dans une forme d’engagement militant et de continuité historique, puisque la prévention du VIH porte une charge symbolique, politique et communautaire très forte.
Rapidement, j’ai été confronté à des tensions liées à ma proximité intracommunautaire avec les personnes auprès desquelles j’intervenais, notamment à travers des rôles multiples, des frontières floues entre le personnel et le professionnel, et des situations complexes peu abordées dans ma formation universitaire. Face à plusieurs dilemmes éthiques, je me sentais très seul pour réfléchir à ces enjeux, souvent mal compris par des collègues qui ne vivaient pas cette réalité. J’ai donc voulu mieux comprendre cette expérience, qui était encore très peu nommée ou conceptualisée en travail social.
IUD : Vous parlez de la porosité des rôles lorsqu’une personne intervient auprès de sa propre communauté. Quels défis cela peut-il créer dans la pratique?
M.-A. G. : La porosité des rôles, en contexte intracommunautaire, complexifie beaucoup la pratique. Les frontières entre la vie personnelle, l’appartenance communautaire et le rôle professionnel deviennent parfois très abstraites. Dans des communautés restreintes, comme la communauté queer, même en contexte urbain, les sphères sociales, communautaires et intimes sont souvent très imbriquées. Il est possible de se croiser dans des bars, dans des événements communautaires ou festifs, de partager des réseaux d’ami·es, de se retrouver sur les mêmes applications de rencontre ou même d’avoir des historiques affectifs ou sexuels communs.
Cela crée une incertitude réelle autour des limites professionnelles, des relations multiples et de la posture à adopter. Le cadre éthique ou déontologique demeure pertinent, mais il peut être difficile à appliquer de manière absolue. Ces types d’enjeux dépassent aussi le milieu queer. Nous les retrouvons également en dépendance, en milieu rural ou dans certaines communautés autochtones, où les dynamiques de proximité, d’interconnaissance et de partage de savoirs expérientiels sont présentes. Cela montre que la simple idée de distance professionnelle ne suffit pas toujours. Il faut des repères plus souples et plus nuancés.
IUD : Dans votre mémoire, vous abordez la question du savoir expérientiel et du dévoilement de soi. Pourquoi est-il parfois difficile, pour une personne intervenante, de reconnaître son propre vécu ou de décider si elle peut en parler dans un cadre professionnel?
M.-A. G. : Le savoir expérientiel mobilisé par les personnes intervenantes ou professionnelles demeure encore peu reconnu dans les cadres professionnels de pratique, contrairement au rôle de pair-aidant, qui repose explicitement sur l’expérience vécue. Dans la formation professionnelle en relation d’aide, nous apprenons généralement à maintenir une certaine distance en clarifiant notre rôle, nos limites et nos responsabilités. Le dévoilement de soi est souvent présenté comme quelque chose à utiliser avec prudence, uniquement lorsque cela sert l’intervention. Cette prudence est importante, mais, dans la pratique, il peut être très difficile de juger ce qui est pertinent.
Cette prudence peut aussi mener à une forme d’autocensure du savoir expérientiel au profit du savoir professionnel. Pourtant, chaque personne porte, à un moment ou à un autre de sa vie, un savoir issu de son expérience.
Ce savoir reste souvent peu reconnu, surtout lorsqu’il est associé à des expériences stigmatisées qui peuvent entrer en tension avec des idéaux de respectabilité ou avec certaines conceptions du professionnalisme occidental, par exemple, lorsqu’il est question de sexualité ou de consommation de substances. Pour moi, la question dépasse donc le simple dévoilement. Il faut reconnaître plus largement la pluralité des savoirs et leur potentiel pour soutenir la relation, la confiance et la compréhension en fonction du contexte de pratique.
IUD : Vous proposez de reconnaître le savoir expérientiel comme une compétence professionnelle à part entière. Qu’est-ce que cela changerait concrètement dans les milieux d’intervention?
M.-A. G. : D’abord, cela permettrait de sortir d’une logique de compétition ou de hiérarchisation entre les savoirs. Le savoir expérientiel deviendrait un outil parmi d’autres, au même titre que la formation universitaire, l’expérience clinique ou les connaissances issues de la recherche. Sans remplacer ces autres formes de savoirs, il pourrait contribuer à combler certains angles morts, notamment en apportant une compréhension plus située de certaines réalités vécues. Concrètement, cela pourrait améliorer la compétence culturelle, particulièrement auprès des populations marginalisées, en permettant aux personnes intervenantes de mobiliser des repères plus incarnés et sensibles aux réalités communautaires vécues. Pour que cela fonctionne, il faut toutefois des espaces et une culture qui permettent de reconnaître ces savoirs, de les nommer et de les réfléchir entre pairs.
Il faut pouvoir collectiviser ces expériences, puis les intégrer de façon éthique dans la pratique à partir d’exemples concrets. Cette démarche ouvre la porte à une éthique plus située, construite à partir des réalités du terrain plutôt qu’uniquement à partir de règles générales. Cela ne signifie pas d’abandonner les repères professionnels traditionnels, mais plutôt de les interpréter avec plus de nuance.
IUD : Même si votre mémoire porte sur les intervenants queer en santé des hommes queer, plusieurs enjeux semblent résonner avec le champ des dépendances. Quels liens faites-vous avec votre travail actuel sur la formation en trouble d’usage d’opioïdes?
M.-A. G. : Dans mon travail actuel, j’essaie de toujours garder présente la perspective des personnes concernées. Dans le cas de la formation sur le trouble d’usage d’opioïdes, cela signifie de tenir compte du vécu des personnes utilisatrices de drogues, des personnes en traitement, mais aussi des professionnel·les qui travaillent dans ces services et qui peuvent avoir eux-mêmes ou elles-mêmes certaines expériences liées à la consommation, au rétablissement, à la stigmatisation ou à la navigation des systèmes. Cette posture permet de développer des contenus qui intègrent plusieurs points de vue : clinique, expérientiel et communautaire.
Je crois que cela contribue à réduire la stigmatisation et à rendre les formations plus pertinentes, plus ancrées dans la réalité et plus sensibles aux contextes vécus. Cela permet aussi de cultiver une certaine flexibilité clinique, c’est-à-dire une capacité à adapter les savoirs professionnels aux réalités complexes des personnes et des milieux.
IUD : En terminant, votre mémoire mène à plusieurs pistes de recommandation pour les milieux de pratique. Quelles conditions devraient être mises en place pour mieux reconnaître le savoir expérientiel des personnes intervenantes, soutenir le dévoilement de soi lorsque cela est pertinent, et favoriser l’intégration de ces différents savoirs?
M.-A. G. : Il faut d’abord reconnaître le savoir expérientiel au-delà d’une simple invitation adressée aux personnes avec un vécu ou issues des communautés à poser leur candidature à certains postes. Ce n’est pas suffisant. Il faut aussi reconnaître que ces personnes seront appelées à utiliser les connaissances issues de leur vécu dans leur pratique, et que ces connaissances peuvent être complémentaires aux savoirs cliniques, professionnels et scientifiques.
Cela suppose une déhiérarchisation des savoirs, afin de mieux faire cohabiter cette pluralité.
Il faut également créer des espaces pour réfléchir à ces enjeux, recevoir de la supervision et discuter du dévoilement de soi, des limites professionnelles ou des dilemmes éthiques concrets. Le soutien entre pairs et la co-réflexivité sont aussi essentiels pour développer une éthique située, ancrée dans les réalités du terrain. Les gestionnaires doivent également être outillé·es pour accompagner ces réalités, afin d’éviter que les personnes intervenantes vivent de l’isolement éthique. Ultimement, cela permettrait aux intervenant·es d’intégrer leur vécu avec discernement, sans devoir l’effacer de leur identité professionnelle.