IUD : Bonjour Mme Archambault. Lorsqu’il est question d’itinérance et d’usage de substances psychoactives dans les espaces publics, de quoi parlons-nous exactement et pourquoi ce sujet mérite-t-il une attention particulière du point de vue de l’intervention et de la santé publique?
Léonie Archambault : Les personnes qui utilisent des substances psychoactives et qui vivent en situation d’itinérance sont exposées à de nombreux risques pour leur intégrité mentale et physique. Sur le territoire du CIUSSS Centre-Sud-de-l’île-de-Montréal, les enjeux liés à l’itinérance et à l’usage de substances dans l’espace public sont à l’avant-plan pour les professionnel.les et gestionnaires du CIUSSS, les responsables municipaux, les services de sécurité publique et les organismes communautaires.
À l’intersection de la crise de l’itinérance et de la crise des surdoses, les partenaires locaux sont en constante adaptation pour développer des pratiques d’intervention visant à favoriser la cohabitation sociale et le bien-être des populations les plus marginalisées.
La nature intersectionnelle de l’itinérance et de l’usage de substances exige des interventions concertées et coordonnées pour répondre simultanément aux deux conditions.
Afin de soutenir la collaboration des partenaires impliqués auprès des personnes en situation d’itinérance qui utilisent des substances dans l’espace public, la Direction des programmes en santé mentale et dépendance du CCSMTL, l’Équipe de soutien clinique et organisationnel en dépendance et en itinérance (ESCODI) et l’Institut universitaire sur les dépendances (IUD) ont uni leurs forces pour développer une programmation de formation croisée au cours de l’automne 2025.
IUD : Vous parlez d'une formation croisée en itinérance et en usage de substances psychoactives, de quoi s’agit-il exactement et quels objectifs ce dispositif poursuit-il pour soutenir l’intervention dans l’espace public?
L. A. : Le dispositif des formations croisées a été développé au Québec par le chercheur Michel Perreault, de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas. Ce type de formation vise à assurer la continuité des services en facilitant les liens entre les professionnel.les et en soutenant le développement d’une compréhension commune des problèmes complexes.
Un comité de partenaires a été mis sur pieds afin d’orienter la programmation des activités de formation croisée et de favoriser la participation de leurs membres. Ce comité inclut le Mouvement pour fin à l’itinérance à Montréal, la Société de transport de Montréal, la Ville de Montréal, le Réseau d’aide aux personnes en situation d’itinérance de Montréal, l’Association des intervenants en dépendance du Québec, le Service de police de Montréal, PROFAN, l’Institut en santé mentale Douglas et le CHUM.
IUD : Quelles activités ont été mises en place dans le cadre de cette formation croisée et quels effets concrets avez-vous observés sur les pratiques, le partage d’expertise et la collaboration entre les milieux?
L. A. : Trois webinaires de 90 minutes ont été organisés en octobre et novembre 2025. Dix chercheurs ont été invités à y présenter des contenus théoriques afin de favoriser le développement d’un langage commun et d’une compréhension commune de la problématique. Les principaux thèmes abordés portaient sur la santé publique, la prévention des surdoses, l’aménagement des espaces publics, la judiciarisation, la visibilité sociale et les espaces sécuritaires de consommation. Ces webinaires, ouverts à toutes les personnes concernées ou intéressées, ont généré un total de 695 présences en direct.
Par la suite, une journée destinée aux partenaires locaux a eu lieu le 10 novembre 2025, rassemblant 170 personnes provenant notamment du CCSMTL, du SPVM, de la Ville de Montréal et des organismes communautaires en dépendance et en itinérance situés dans le centre-ville de Montréal. La journée était structurée autour de conférences de chercheurs, de cliniciens et de personnes détenant des savoirs expérientiels; de présentation de ressources; et de discussions en petits groupes autour de vignettes de cas.
Les thèmes abordés portaient notamment sur la cohabitation, l’intersectorialité, la santé mentale, les troubles cognitifs et l’intervention par les pairs.
Les questionnaires d’évaluation de la journée mettent en relief que la grande majorité des participants considèrent avoir acquis de nouvelles connaissances, avoir obtenu de l’information utile pour orienter les personnes auprès desquelles ils travaillent, avoir découvert au moins une nouvelle ressource, et avoir développé de nouveaux liens de collaboration. Les discussions de cas en petits groupes ont mis en relief certains enjeux et défis vécus par les participants (p. ex. : respect de la confidentialité en contexte de collaboration intersectorielle, sentiments d’impuissance, manque de place dans les ressources, respect de l’autonomie des personnes en contexte d’inaptitude) et certaines stratégies d’intervention (p. ex. : miser sur la réduction des méfaits, prioriser l’alliance thérapeutique, répondre aux besoins exprimés par la personne elle-même, collaborer avec les partenaires). Les discussions de cas ont aussi permis de faire émerger des recommandations (p. ex. : rehausser le soutien aux professionnels, réduire les barrières d’accès aux services et combattre la marginalisation systémique).
IUD : À la lumière de cette expérience, quelles suites paraissent les plus porteuses, et quelles prochaines étapes permettraient de consolider la démarche et d’en élargir la portée?
L. A. : Suite aux activités réalisées, plusieurs contenus (captations audiovisuelles, présentations PowerPoint, vignettes de cas cliniques) ont été déposés sur le site web de l’ESCODI. Ces contenus didactiques peuvent être utilisés tels quels ou adaptés par les partenaires de services (à Montréal ou ailleurs) qui souhaitent renforcer leurs liens et développer une compréhension commune des enjeux liés à l’itinérance et à l’usage de substances sur leurs territoires respectifs.
Au niveau local, sur le territoire du CCSMTL, le comité de partenaires vise à pérenniser les activités de formations croisées annuelles sur le thème de l’itinérance et de l’usage de substances afin de soutenir la continuité, la coordination et la qualité des services interdisciplinaires et intersectoriels.
Pour en savoir plus, communiquez avec Léonie Archambault, chercheure d'établissement à l’Institut universitaire sur les dépendances.